Sécurité alimentaire : tout reste à faireArticle extrait des "Nouvelles de Sud" - n° 135 janvier-février 2009

62 ministres et délégués de 126 pays, ainsi que quelques représentants d’ONG internationales et de fédérations de syndicats agricoles, ont participé à la réunion de haut niveau « la sécurité alimentaire pour tous », les 26 et 27 janvier dernier à Madrid, sous l’égide de Nations-unies. Une réunion globalement décevante : les participants ont constaté le non-respect des engagements financiers des Etats pris lors du Sommet de la FAO à Rome en juin 2008 et, en l’absence de consensus, le projet de Partenariat mondial pour l’agriculture et la sécurité alimentaire, visant à une meilleure cohérence des politiques, n’a pas progressé.

Avec 963 millions de personnes affectées, la faim chronique s’est aggravée depuis juin 2008 (862 millions), sur l’ensemble des régions en développement : le panorama dressé par la FAO lors de l’ouverture est sans appel. Un constat suivi d’un diagnostic du rapporteur spécial des Nations-unies sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter : « le système actuel nous mène au désastre ! ».

Spécialisation des pays en développement sur quelques filières d’exportation au dépend de l’agriculture locale, modèles agricoles intensifs responsables du tiers des émissions de gaz à effet de serre, populations déplacées ou exploitées au travail, poids grandissant des firmes multinationales, concurrence de l’alimentation avec les cultures énergétiques,…ont amené le rapporteur spécial à plaider pour une agriculture vivrière prévalant sur le commerce international et un renforcement du rôle des petits producteurs. Insistant sur les obligations des Etats à qui incombent le respect du droit à l’alimentation, Olivier De Schutter a signalé qu’au-delà des enjeux techniques et financiers, la faim demeure avant tout une question « politique ».

Décalage entre discours et pratique

De fait, entre les ambitions affichées par les Etats concernant la lutte contre la faim et la mise en œuvre des politiques agricoles, commerciales, financières, d’aide au développement ou énergétiques, le fossé reste béant. Cette situation est aggravée par les divergences entre les organisations internationales sur les politiques à suivre, et le manque de coordination de la communauté internationale. Le projet de « Partenariat mondial pour l’agriculture et la sécurité alimentaire », leitmotiv de la réunion, revêtait ainsi une pertinence particulière en se proposant de « stimuler une action cohérente, durable, orientée vers des résultats, et efficace pour la situation actuelle et à venir d’insécurité alimentaire ». Suggéré en juin dernier à Rome par le Président français, aujourd’hui porté par les pays du G8 et soutenu par le coordinateur de l’Equipe spéciale des Nations-unies David Nabarro, ce partenariat mondial devrait s’appuyer sur les institutions existantes et tous les acteurs concernés – dont les organisations de producteurs et les ONG – et se décliner autour de trois « piliers » :

  • politique : il s’agit de créer un lieu réunissant l’ensemble des acteurs (Etats, organisations internationales, société civile) afin d’atteindre une meilleure coordination et une plus grande cohérence des stratégies et des politiques internationales ayant un impact sur la sécurité alimentaire.
  • scientifique : toute l’expertise scientifique et professionnelle déjà existante doit être mieux mobilisée, mieux partagée, afin d’éclairer les décideurs sur les choix de long terme.
  • financière : pour des mesures de sécurité sociale (bons alimentaires…) des populations les plus vulnérables, et pour une relance des agricultures dans les PED.

Zones d’ombre et oppositions

Toutefois, l’absence de document de travail n’a pas permis de dissiper le flou sur ce partenariat, ni sur sa finalité ni sur son processus de construction. Si certains participants du Sud ont exprimé de l’intérêt, beaucoup ont fait part de leurs interrogations, voire de leurs réserves sur cette proposition affaiblie par ses contours incertains. Parmi les opposants, Jacques Diouf s’est exprimé pour un « partenariat » dans le cadre du Comité sécurité alimentaire de la FAO rénové et renforcé. La présidence argentine du G77 a également plaidé pour le respect de la gouvernance des institutions internationales compétentes (un pays, une voix), en réponse à une initiative estampillée G8.

Le délégué de Via campesina, rejoint par certaines ONG, a quant à lui contesté l’ouverture aux firmes agro-industrielles. De fait, en l’absence de consensus sur la valeur ajoutée du partenariat mondial, le calendrier de mise en œuvre n’a pas été discuté. Néanmoins, le principe semble acquis. Le secrétaire général des Nations-Unies Ban Ki Moon a finalement, lors du discours de clôture, chargé David Nabarro d’ouvrir un processus de « consultation ». L’adhésion des pays du Sud sera déterminante pour la suite.

Toutefois, au-delà du partenariat, on peut noter le peu d’écho qu’ont trouvés les propos d’Olivier de Schutter. Les débats se sont généralement limités à des aspects techniques (semences, engrais…) ou financiers, avec très peu de réflexion sur les facteurs structurels de la faim et le besoin de cohérence des politiques. Il appartient aux organisations de la société civile d’élever le débat…

Financement de l’agriculture : les engagements de Rome n’ont pas été tenus

Sur les 22 milliards de dollars promis par les participants au Sommet de Rome en juin 2008, seuls 10% ont été engagés, selon la FAO. Par ailleurs, les efforts financiers au niveau multilatéral (soutien à l’action du PAM, facilité européenne, programme de la Banque mondiale, reconstitution du FIDA) portent essentiellement sur de l’aide d’urgence ou à court terme, plutôt qu’à un développement agricole durable. L’Espagne s’est en revanche démarquée en annonçant 200 M€ par an sur 5 ans pour la sécurité alimentaire, et en promettant de respecter son engagement d’une aide publique au développement de 0,7% du RNB d’ici à 2012. Le ministre espagnol des affaires étrangères et de la coopération a aussi invité les autres pays industrialisés à en faire de même alors que la plupart sont engagés à atteindre les 0,7% en 2015. Enfin, il a rappelé la proposition qu’il avait déjà faite de rendre cet engagement « obligatoire », au nom « d’un impératif de solidarité et de dignité » : une proposition qui n’a pas eu d’écho à Madrid…

Ambroise Mazal, Chargé de plaidoyer « souveraineté alimentaire » au CCFD-Terre solidaire ; a.mazal@cfd.asso.fr
Le CCFD est membre de la Commission Agriculture et Alimentation de Coordination SUD et représentait, à ce titre, la coordination nationale des ONG françaises à Madrid, les 26 et 27 janvier.

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