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L’aide internationale, instrument d’émancipation ou de contrôle ? 

Ce dossier de La Revue internationale et stratégique (RIS) explore les nouveaux enjeux de l’aide internationale en étudiant les rapports partenariaux et stratégies d’influence entre les différents acteurs qui composent la géopolitique de l’aide. À travers une analyse des dynamiques et interactions actuelles et des critiques de l’approche conditionnée de l’aide, il questionne la capacité des organisations internationales et des acteurs locaux à naviguer dans ce contexte complexe, tout en restant fidèles à leurs missions humanitaires et en promouvant une aide équitable et efficace.

Sous la direction de Fatou Elise BA et Jean-Francois Corty

En 2023, l’aide fournie par les donateurs officiels a atteint le montant mondial record de 223 milliards de dollars, témoignant d’une hausse du nombre de personnes dépendant de l’aide humanitaire et faisant face à des situations de pauvreté chronique, d’insécurité alimentaire et de violences. Cet engagement financier sans précédent s’inscrit dans un contexte international caractérisé par la multiplication et l’intensification des défis humanitaires, à la fois dans le cadre de conflits médiatisés en Ukraine et à Gaza, mais également de crises prolongées et oubliées. Dans ce paysage complexe, l’aide internationale joue un rôle crucial pour fournir des secours immédiats et renforcer les infrastructures locales. Traditionnellement dominé par les États du « Nord » et les grandes organisations internationales, le secteur de l’aide est aussi marqué par l’émergence de nouveaux acteurs et de nouveaux intérêts, ainsi que par la persistance de questions et défis structurels qui interrogent son efficacité et sa cohérence.

Dès lors, dans quelle mesure les acteurs de l’aide internationale, qui se posent comme représentants légitimes d’intérêts généraux, sont-ils imbriqués dans les stratégies de contrôle des États ou d’émancipation des sociétés civiles ? Ce dossier de La Revue internationale et stratégique explore les nouveaux enjeux de l’aide internationale en étudiant les rapports partenariaux et stratégies d’influence entre les différents acteurs qui composent la géopolitique de l’aide. À travers une analyse des dynamiques et interactions actuelles et des critiques de l’approche conditionnée de l’aide, il questionne la capacité des organisations internationales et des acteurs locaux à naviguer dans ce contexte complexe, tout en restant fidèles à leurs missions humanitaires et en promouvant une aide équitable et efficace.

Un système traditionnel qui s’épuise ?

Si l’aide internationale aide peut prendre diverses formes – humanitaire d’urgence ou aide au développement, notamment – et concerner différents secteurs – médical, alimentaire, etc. –, son objectif fondamental reste de promouvoir le bien-être des populations récipiendaires et de contribuer à un développement économique et social durable. Son origine, ses motivations et ses moyens d’action se trouvent pourtant de plus en plus remis en cause. Les principaux bailleurs – États dits du « Nord », organisations internationales, entreprises et fondations privées – et acteurs qui mettent en œuvre les programmes d’aide sur le terrain – organisations non gouvernementales (ONG) et société civile – sont en effet placés face aux contradictions entre leurs objectifs déclarés et les réalités de leurs pratiques (mauvaise conception, inadéquation aux besoins locaux). Ainsi apparaît une certaine méfiance envers les buts et l’efficacité de l’aide (Grand entretien avec Moumouni Kinda).

On observe par ailleurs une tendance des pays donateurs à choisir les crises auxquelles ils répondent en fonction de leurs intérêts plutôt que des besoins humanitaires. Les pays qui revêtent une importance stratégique pour les grandes puissances reçoivent ainsi davantage d’aide que ceux qui n’ont pour elles que peu de valeur géopolitique (Jean-François Corty). Parfois perçue comme une forme de néocolonialisme, ou à tout le moins comme une ingérence dans les affaires internes des pays récipiendaires lorsqu’elle se trouve conditionnée à des réformes politiques ou économiques, l’aide serait donc instrumentalisée afin de profiter aux États donateurs, qui imposeraient leur propre agenda politique (Pierre Micheletti). Ces dynamiques de pouvoir et de contrôle exacerbent les inégalités structurelles et affaiblissent les efforts de développement durable et de stabilisation. Cette approche conditionnelle de l’aide peut aussi conduire à privilégier les crises qui bénéficient d’une médiatisation plus importante. Certaines demeurent ainsi sous les radars de l’aide internationale et reçoivent une attention et une assistance limitées, mettant là encore en lumière une distribution inégale de l’aide (Fatou Élise Ba). Reflet de l’injustice structurelle du système de l’aide, ces crises oubliées sont également des incubateurs potentiels de situations de crise prolongées. En effet, ce manque de visibilité et de soutien financier laisse les populations dans un état de vulnérabilité persistante, où les besoins demeurent largement non satisfaits, créant un risque de pérennisation de solutions pourtant censées rester temporaires, comme l’illustre le cas des camps de réfugiés (Louise Fortin et Marion Frelat).

En outre, l’influence croissante des logiques néolibérales sur le secteur reflète non seulement une tendance à privilégier les intérêts politiques et économiques des acteurs dominants, mais entraîne également une absence de remise en question du cadre normatif de l’aide. En effet, si le secteur de l’aide internationale remet en question le paradigme néolibéral, il échoue à reconnaître que l’utilisation de certains concepts – notamment l’intersectionnalité – entre justement dans un tel périmètre. Théoriquement pertinents, ces derniers deviennent inopérants et empêchent une réponse efficace aux besoins des populations (Bertrand BREQUEVILLE).

Nouvelles formes d’influence, nouveaux enjeux

Le secteur de l’aide voit arriver de nouveaux acteurs et sources de financements, avec leurs propres stratégies d’influence et de lobbying. Face à la fragilisation des financements publics, les financements privés – entreprises, fondations philanthropiques, etc. – connaissent un essor fulgurant, passant d’un statut secondaire à celui de force motrice majeure du financement et de la mise en œuvre de projets de développement. N’ayant pas à s’aligner sur les orientations politiques et les stratégies étatiques, les acteurs privés peuvent définir leurs propres priorités, ce qui rebat les cartes du choix des thématiques et des zones d’intervention. Certains domaines, comme les droits des femmes et l’égalité de genre, restent encore souvent sous-financés et ainsi tout particulièrement dépendants de tels financements d’acteurs privés (Sophie Pouget). De la même manière, le paysage de l’aide internationale apparaît de plus en plus marqué par une influence croissante d’acteurs religieux, notamment à travers des ONG ou via la construction d’églises colossales se constituant en vecteurs de soft power humanitaire et religieux, et qui disposent de ressources financières considérables et d’une capacité de mobilisation unique (Sébastien Fath).

L’aide internationale évolue donc en réponse aux nouveaux enjeux globaux et aux leçons tirées de l’expérience. L’accent doit dorénavant être placé sur le renforcement des capacités locales et la participation active des communautés bénéficiaires à la conception et la mise en œuvre des programmes, dans le but de les rendre plus inclusifs et durables et de mieux répondre aux besoins spécifiques des populations. On remarque ainsi une volonté d’autonomie grandissante des organisations de la société civile (OSC) vis-à-vis des ONG internationales. Les organisations locales et les mouvements communautaires plaident pour une plus grande indépendance afin de mieux répondre aux priorités et besoins locaux – sans être contraints par les agendas des donateurs internationaux – et d’atteindre l’autonomie nécessaire à la définition et à la mise en œuvre de stratégies correspondant aux réalités locales (Nathalie Ernoult et Clarisse Loe Loumou). Libérés des contraintes imposées par les bailleurs de fonds internationaux, les OSC et acteurs locaux gagnent en autonomie et en pouvoir décisionnel, leur permettant de définir leurs propres priorités et de structurer leurs luttes, en s’appuyant sur une connaissance approfondie de leur propre contexte socioculturel et économique. Cette dynamique renforce la légitimité et l’efficacité des interventions. Elle permet également d’aboutir à des changements sociaux authentiques et significatifs, à mobiliser les communautés et à influencer efficacement les politiques publiques. Ces changements peuvent avoir lieu à l’échelle locale ou nationale, par exemple grâce à des actions collectives menées par des femmes (LARISSA KOJOUE). Ils peuvent aussi être mis en place à l’échelle internationale, révélant tout le potentiel de cette forme d’influence par le bas, comme dans le cadre de l’adoption du financement des pertes et préjudices liés aux changements climatiques (Fanny Petitbon). Dès lors, le principe de localisation de l’aide, ou le transfert du pouvoir et des ressources vers les acteurs locaux, est de plus en plus mis en avant afin d’améliorer l’efficacité et la pertinence des interventions humanitaires et de développement, de leur fournir des financements directs et de les inclure dans la prise de décision dès le début des projets. Ce changement de paradigme, qui vise à réduire la dépendance aux acteurs internationaux, place les voix des communautés concernées au cœur du système de l’aide internationale et favorise une plus grande durabilité des initiatives (Rodrigue Ahégo et Mathieu Pourchier).

📌 Autres contributrices et contributeurs du numéro : Robert Y. Shapiro, Marine de Guglielmo Weber, PhD., Eléonore Duffau, Clément Bressy, Frederic Lasserre, Olga V. Alexeeva, Lukas Aubin, Ph.D

Directeur de la publication Pascal Boniface, rédacteur en chef Marc Verzeroli, assistante de rédaction Romane Lucq.

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