Elly Schlein : « Il est clair que les intérêts propres de l’UE sont prédominants »

Elly Schlein : « Il est clair que les intérêts propres de l’UE sont prédominants »

Elly Schlein est eurodéputé et membre de Possibile, parti italien fondé en 2015 par Giuseppe Civati.  Au Parlement européen, elle fait partie du Groupe de l’alliance progressiste des socialistes et démocrates. Elle travaille au sein de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures (LIBE), où elle s’occupe des politiques migratoires et fait partie de l’équipe de négociation du Parlement européen sur la révision du règlement de Dublin sur l’asile. Elle est également membre de la commission du développement (DEVE), où elle s’est occupée des nouveaux objectifs de développement durable, et elle est également présidente du groupe de travail DEVE sur les migrations et les réfugiés. Interview

 

Le fonds fiduciaire d’urgence issue du plan d’action décidé lors du Sommet de la Valette est l’un des principaux instruments de l’engagement politique de l’Union européenne en faveur de l’Afrique. Il permet de mobiliser des ressources financières plus rapidement, afin de répondre aux défis d’un contexte changeant. Quelle est votre évaluation globale de ce fonds ?

Elly Schlein : La flexibilité et la possibilité de répondre rapidement à une situation d’urgence ont toujours été considérées comme l’un des potentiels et avantages les plus significatifs des fonds fiduciaires, tout comme la  visibilité politique qu’ils consentent et la possibilité de mobiliser d’énormes quantités d’aide provenant de différentes sources. Cependant, ce type d’instrument ne relève pas du budget de l’UE, ce qui soulève des questions en termes de transparence et de redevabilité, et confère au Parlement un rôle limité de contrôle.

Plus précisément, des questionnements demeurent sur le type d’urgence que nous cherchons à traiter avec le fonds fiduciaire pour l’Afrique (FFU) : s’attaquer aux causes profondes de la migration est une question de développement et nécessite des solutions prospectives et de long terme qui répondent aux besoins des bénéficiaires. Il est clair que les intérêts propres de l’UE sont prédominants depuis la création du FFU : l’urgence est celle perçue par les États membres de l’UE à leurs frontières, et la migration n’est certainement pas perçue comme une menace dans les pays africains.

Le FFU est un élément clé de la stratégie globale de l’UE en matière de migration, qui semble avoir été détournée au cours des dernières années, tout comme la coopération au développement européenne, par une approche sécuritaire qui contraste fortement avec les engagements pris dans l’Agenda 2030. Le fait de conditionner l’aide au développement aux engagements des pays tiers en matière de migration est particulièrement troublant : en créant ce régime de donnant-donnant, nous risquons d’avoir un impact dramatique sur les économies africaines qui dépendent de la libre circulation entre les régions, et de miner la crédibilité de l’UE en tant qu’acteur mondial du développement.

Elly_Schlein

Quel est le rôle du Parlement européen dans la gouvernance de l’aide publique au développement et plus spécifiquement dans les orientations stratégiques et la gouvernance du Fonds fiduciaire d’urgence?

Dans le cadre de la comitologie[1], le Parlement peut, au préalable, examiner la décision de la Commission de transférer des fonds au FFU. Elle peut exercer une responsabilité a posteriori, par le biais de la procédure de décharge [c’est-à-dire au moment de la clôture budgétaire]. Toutefois, par rapport aux instruments budgétaires, le parlement a un rôle limité dans la supervision et la gouvernance du Fonds fiduciaire : il n’a pas de statut d’observateur officiel en vertu de l’accord constitutif de cet instrument. Le Parlement européen a certes été invité à participer aux réunions du conseil d’administration, ce qui est certainement un pas positif. Cependant, à cause des invitations tardives ou des calendriers difficiles (réunions tenues pendant les semaines de Strasbourg ou le vendredi), il a été difficile jusqu’à présent d’y participer. Par contre, aucune représentation du parlement n’est prévue dans la branche exécutive du Fonds fiduciaire, les Comités opérationnels, où sont prises les décisions sur les projets qui seront financés.

Selon vous, quel devrait être le rôle des organisations de la société civile dans le suivi et l’évaluation du FFU ?

Je considère particulièrement inquiétant l’engagement limité des pays africains et des OSC dans la conception du fonds fiduciaire et des projets sélectionnés. Les ONG basées dans les pays bénéficiaires du FFU ont indiqué que la communication concernant les projets et leur sélection n’étaient pas transparente. Le FFU ne devrait pas être dirigé par les donateurs et devrait prendre en compte le principe fondamental d’appropriation par les pays concernés. Il est essentiel que les OSC puissent avoir les opportunités de proposer une approche innovante et de nouveaux projets.

Traduction : Patricia Spadaro

[1] « La comitologie désigne l’ensemble des procédures utilisées par les pays de l’UE pour contrôler la manière dont la Commission européenne met en œuvre la législation de l’Union. » http://ec.europa.eu/transparency/regcomitology/index.cfm?do=implementing.home&CLX=fr

-> Retrouvez notre dossier complet consacré au Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE