Elections européennes 2019 : ce qu’il faut retenir du Grand Oral des candidat·e·s

Elections européennes 2019 : ce qu’il faut retenir du Grand Oral des candidat·e·s

Le 14 mai 2019, Coordination SUD et Le Mouvement Associatif ont organisé un Grand oral réunissant des représentants de huit listes dans la course aux Européennes. L’objectif : mettre en débat leurs visions et leurs propositions pour une Europe durable, solidaire et démocratique. Retour sur ces trois heures d’échanges.

Les sensibilités politiques qui se sont retrouvées dans le tour de table n’ont pas été très variées. La place belle a été donnée à la gauche, éclatée entre différentes listes qui se sont peu différencié les unes des autres dans leurs constats et leurs propositions. Parmi elles, seule Lutte ouvrière est sortie du lot, en portant une approche dite internationaliste et révolutionnaire qui plaide pour une complète liberté de circulation et d’installation des personnes, et pour une généralisation des luttes permettant de faire avancer les droits sociaux.

A noter quand même quelques piques réservées au représentant d’Envie d’Europe (PS-Place publique – Nouvelle Donne) à propos du groupe S&D[i], où cette liste compte siéger une fois au Parlement européen. Ce groupe sera vraisemblablement présidé par Frans Timmermans, targué de libéral et vice-président de l’actuel Commission européenne, qui a autorisé le renouvellement de la licence du glyphosate.

Alexis Villepelet, Pascal Canfin, Manuel Bombard, Guillaume Balas et Pierre Larrouturou

L’ensemble des listes de gauche (à savoir les deux citées plus haut ainsi qu’Europe Ecologie-Les Verts, Génération.s, La France Insoumise et le PCF) avaient pourtant une cible commune : la liste Renaissance (LREM, MoDem). Le représentant de cette liste, ancien écologiste ayant rejoint la majorité présidentielle, a été systématiquement renvoyé au bilan du gouvernent et aux contradictions entre les discours et les politiques menées. C’est le candidat qui s’est montré le plus conservateur quant à une réforme des institutions européennes, contrairement aux autres personnes autour de la table – toute la gauche et Debout la France.

« Nous avons une logique assez pragmatique qui est de dire que le mieux c’est de viser des choses que l’on peut attendre sans demander la renégociation des traités. Sinon, autant vous dire que l’on revient dans 5 ans et je vous refais la même promesse. Le sujet est : à traités constants, qu’est-ce que l’on peut faire ?» (Pascal Canfin, Renaissance)

Manuel Bompard, candidat de La France Insoumise, a rétorqué à son concurrent :

« Effectivement, il y a des choses que l’on peut faire dans le cadre des Traités. On essaye d’arracher toutes les victoires possibles. Mais le principe de concurrence libre et non faussée, sur lequel repose la construction européenne, pose problème. Ce n’est pas au Parlement européen qu’on va changer ça. Vous [majorité présidentielle]êtes en position de changer les traités, c’est une discussion entre Etats membres. Si dans 5 ans, on est au même endroit, ce sera sans doute de la faute du gouvernement. » (Manuel Bompard, LFI)

Au cœur des échanges, il y a eu la question des inégalités. Les représentants des partis ont été interrogés sur la politique de lutte contre la pauvreté dans le monde, via l’aide publique au développement, et sur la réalisation des objectifs de développement durable à horizon 2030. Le constat de départ a été assez sombre.

Pierre Larrouturou et Dominique Mariette

« Que l’on regarde le climat, la biodiversité, la question sociale, la démocratie… ça peut péter n’importe quand. Ça fait plus de 20 ans que l’Europe a comme seule boussole des critères financiers (le déficit, la dette). Nous voulons mettre des critères sociaux et environnementaux au même niveau d’exigence. […] Il n’y aura pas de paix durable sans justice sociale. La pauvreté là où elle existe, c’est un enjeu de prospérité de tous. » (Pierre Larrouturou, Envie d’Europe)

Un consensus a été exprimé sur l’importance d’augmenter le budget de l’aide publique au développement pour relever ces défis. La cible de 0,7% du RNB dédié à l’APD, un engagement international de longue date, a été défendue par tous à deux exceptions près : Debout la France qui a plaidé pour une cible plus ambitieuse, et Renaissance qui s’est réjoui du bilan présidentiel et de l’augmentation d’un milliard d’euros de l’APD française, sans donner des précisions sur l’atteinte du 0,7%. Pour rappel, Emmanuel Macron s’est engagé sur 0,55% du RNB dédié à l’APD pour 2022, et n’a pas donné de perspective pour la cible du 0,7%.

« L’Afrique, c’est 1,8 milliard d’habitants. En 2050, ils seront 2,5 milliards. Il y a 200 millions d’africains qui souffrent de malnutrition, il y a 650 millions d’africains qui n’ont pas accès à l’énergie. Sans accès à l’énergie, vous ne pouvez rien faire, vous ne pouvez pas développer le continent. Si jamais on ne fait rien, ces difficultés vont s’aggraver. La France, de par les siècles d’histoire commune avec ces pays africains, doit agir. C’est que l’on veut, c’est un plan Marshal pour l’Afrique. […] 0,7% du RNB pour l’APD en comparaison des milliards dont a besoin l’Afrique, c’est rien. » (Alexis Villepelet, Debout la France)

L’aide publique au développement est certes un levier indispensable pour lutter contre les inégalités. Mais elle n’est pas suffisante si, par ailleurs, l’Union européenne mène des politiques nocives pour les économies des pays récipiendaires de cette aide. De ce fait, le nécessaire contrôle du libre-échange a été pointé par tous les représentants politiques.

« L’APD est bien sûr indispensable. Le problème aujourd’hui est que les politiques menées par l’Union européenne ont une responsabilité dans les difficultés qui rencontrent les pays en développement. Malheureusement, de ce point de vue l’APD n’est qu’une goutte d’eau. Quand l’Union européenne favorise la fraude et l’évasion fiscale, ce sont les pays du sud qui en paient le prix. Quand l’UE favorise des politiques agricoles de dumping au détriment des économies des pays du sud, ce sont les pays du sud qui en paient le prix. » (Manuel Bompard, LFI)

Le candidat de la majorité a par ailleurs lié l’enjeu de l’aide publique au développement à celui de donner à chaque personne le droit de vivre chez elle, si elle en a envie. Lien qui a été démenti par le candidat de Génération.s.

« Nous sommes pour des investissements massifs en Afrique, avec des critères écologiques, démocratiques, de genre. Mais il y a un lien que je crois faux, et beaucoup d’études aujourd’hui montrent que c’est faux, c’est de penser que parce que l’Afrique va se développer plus vite alors vous allez freiner les migrations. Or, ce n’est pas l’histoire du monde. Quand vous avez des niveaux de développement qui montent, vous avez des migrations qui montent. » (Guillaume Balas, Génération.s)  

Manuel Bompard, Pierre Larrouturou, Dominique Mariette, Francis Wurtz et Alain Lipietz

Ce lien entre l’aide publique au développement et la gestion des migrations a d’ailleurs fait partie des questions soulevées par la salle, réunissant une centaine de personnes issues principalement du monde associatif. A la question « est-ce que vous cautionnez l’utilisation de l’aide publique au développement comme un outil de gestion des migrations ? », le représentant de Renaissance qui avait été interpelé a répondu par la négative.

« L’aide publique au développement sert des biens communs, elle sert une logique de développement social-économique-environnemental. Elle ne doit pas servir à être la monnaie d’échange de la gestion des flux migratoires. » (Pascal Canfin, Renaissance)

Cette réponse n’a visiblement pas convaincu le représentant du PCF.

« Dans les discours aussi bien français qu’européen il est très clairement dit que la question de réduire le plus possible le flux des migrants constitue un enjeu majeur de l’aide publique au développement. Et dans ce qu’on appelle au niveau européen le post Cotonou, c’est-à-dire les relations entre 2020 et 2030 avec les pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique) il est clairement expliqué, pour le moment dans la position de l’Union européenne, qu’il s’agit de de bien mettre à sa place la question de la gestion des flux migratoires. Je serais très heureux si la position exprimée par Pascal Canfin devenait demain, elle ne l’est pas aujourd’hui, la politique du gouvernement. A plus forte raison la politique de l’Union européenne. Mais ce n’est pas le cas pour le moment. » (Francis Wurtz, PCF)

De manière générale, les migrations furent la principale pierre d’achoppement entre les représentants politiques. Parmi les sensibilités de droite, les propositions ont porté sur le renforcement des frontières et l’opposition entre, d’un côté, le respect du droit d’asile et, de l’autre, la lutte contre l’immigration dite irrégulière.

« C’est facile d’avoir un discours de posture : “ il n’y a qu’à faut qu’on ” , mais à un moment donné il faut dire où vous mettez la limite. Il faut tenir un discours d’équilibre. Tous les gens sont ici plus au moins pro-migrants, si je simplifie, mais ce n’est pas le cas dans la société. On peut le regretter mais c’est la réalité. Soit on tient un discours de niche, soit on tient un discours d’équilibre qui s’appuie sur le respect des valeurs et le respect des frontières. » (Pascal Canfin, Renaissance)

Dominique Mariette et Francis Wurtz

Tout à gauche, Lutte ouvrière a pointé l’inefficacité de cette politique de renforcement des frontières.

« Vous pouvez faire tout ce que vous voulez pour réglementer les flux, faire toutes les agences et tous les murs, et bien les migrants continueront à arriver. » (Dominique Mariette, Lutte ouvrière)

Non seulement les personnes migrantes continueront d’arriver, mais cela peut être une bonne chose ! C’est le discours positif tenu par Génération.s, à contre-courant du discours véhiculé par la majorité. Le porte-parole du PCF s’est également attaqué à la parole présidentielle, qu’il a jugé néfaste vis-à-vis des personnes migrantes et celles qui leur viennent en aide. Un constat partagé par EELV.

« Les mesures qui se rapportent au délit de solidarité montrent que la lutte sur la question des migrants est consubstantielle à la bataille pour la démocratie. Il est indigne de laisser s’installer petit à petit les mesures liberticides, racistes, xénophobes, y compris de la part du Président de la République. Il faut au contraire mobiliser la population contre les fantasmes. Dire par exemple qu’un million de réfugiés c’est 0.2% de la population de l’UE. Ne parlons pas d’invasion. Il faut lutter contre les mensonges. » (Francis Wurtz, PCF)

« A partir du moment où ce sont des politiques qui tiennent des discours qui apprennent à haïr les autres, il ne faut pas s’étonner si la haine se diffuse à l’intérieur des sociétés. […] Pourtant, à Calais et à Dunkerque il y a des gens qui ont tenu un discours d’accueil, et la population est d’accord avec eux. Dans la vallée de la Roya, la population est d’accord avec les passeurs de solidarité. C’est l’Etat français, c’est le gouvernement actuel, qui essaye d’expliquer aux gens que ce n’est pas bien, que c’est affreux, qu’il faut les réprimer. » (Alain Lipietz, EELV)

La responsabilité des Etats européens dans l’accueil des personnes en quête de protection a été longuement discutée. Le règlement Dublin, imposant, au pays d’entrée dans l’UE, la prise en charge des personnes en demande d’asile, a été jugé injuste et dysfonctionnel par l’ensemble des intervenants. Presque tous ont plaidé pour une révision dudit règlement, exception faite de la liste Renaissance, qui a brandi à nouveau la carte du pragmatisme. Cette liste considère que la réforme de Dublin n’a aucune majorité politique actuellement, et propose de créer un Office européen du droit d’asile en charge d’harmoniser les règles dans la matière.

Le traitement des demandes d’asile a fait l’objet de polémiques. Les partis de gauche ainsi que Debout La France ont fortement dénoncé la politique européenne d’externalisation de la gestion des migrations, qui est confiée ou imposée à des pays tiers, souvent avec des contreparties financières. Cela semble pourtant être la politique défendue par Pascal Canfin et la liste Renaissance.

 « Est-ce qu’il ne faudrait pas mieux avoir des centres d’analyse du dossier individuel de chacun, non pas en Europe uniquement mais dans des pays tiers, pour éviter la traversée de la Méditerranée qui se transforme trop souvent en cimetière ? Nous sommes favorables à ce qu’il puisse y avoir du traitement de dossiers individuels dans des pays avec lesquels on passe des accords, où on ne raisonne pas pays par pays mais où c’est l’Union européenne, sur des critères communs avec un Office indépendant de gestion du droit d’asile, qui décide si cette personne a oui ou non le droit d’être reconnue comme un réfugié. Ça éviterait énormément de souffrance humaine, ça éviterait de nourrir le trafic des passeurs, ça éviterait d’avoir des tensions avec un certain nombre de pays avec qui on est obligé de traiter. […] On est favorable à ce qu’il y ait des centres qui soit externalisés en dehors de l’Union européenne de façon à éviter toute cette chaîne, qui est une chaîne de souffrance, une chaîne de trafic et d’esclavage. Et ensuite, si cette personne reçoit le droit de rentrer, alors elle choisit le pays dans lequel elle veut aller, parce que c’est un droit européen qui lui a été attribué » (Pascal Canfin, Renaissance)

Pour Debout la France, cette approche n’est pas responsable.

« Il est indispensable de responsabiliser l’ensemble des gouvernements des pays. Délocaliser et sous-traiter le problème à des pays tiers c’est totalement absurde. Il faut que les gouvernements aient le courage de prendre les choses en main. » (Alexis Villepelet, Debout la France)

Afin de favoriser une solidarité européenne en matière d’accueil, la plupart des listes ont proposé de conditionner l’accès des Etats membres aux fonds structurels à la juste répartition des personnes migrantes. Plus loin, Envie d’Europe propose des avancées institutionnelles en la matière.

« Nous souhaitons créer un défenseur des droits européens, qui donnera des outils à l’Union européenne pour que des sanctions soient prononcées par exemple en Pologne ou en France, si on n’accueille pas des réfugiés de façon conforme aux valeurs de l’Europe » (Pierre Larrouturou, Envie d’Europe).

L'auditoire du grand oral

Pour ce qui est de la vie démocratique de manière large, les listes ont défendu de concert l’espace d’expression et d’action des citoyennes et des citoyens, tout comme des organisations de la société civile.

« La société civile, les citoyens, les associations doivent être impliquées sur les politiques européennes. Tout d’abord, en les donnant les informations sur les véritables enjeux, ne pas cacher les contradictions. Ne pas faire des discours lénifiants comme le font les institutions européennes, où il n’y a jamais de contradiction, tout va bien, c’est parfait, il n’y a qu’à suivre. Ça, ça ne marche pas. Parce que l’expérience prouve que ce n’est pas vrai. On peut faire appel à l’intelligence des gens, à leur créativité, et dans ces cas-là ils s’impliquent. Les associations, les mouvements sociaux, les organisations syndicales, les citoyens ; l’ensemble de la société civile doit pouvoir être impliquée avant que les décisions ne soient prises, dans les grands choix. […] On peut motiver les citoyens à partir du moment où on ne leur sert pas une communication lisse, on donne les éléments leur permettant d’intervenir en connaissance de cause dans le débat et à cet égard la société civile organisée (donc les associations les organisations syndicales, les élus locaux) constituent des acteurs des actrices fondamentales. » (Francis Wurtz, PCF).

Quelle meilleure conclusion pour clore ces échanges et donner tout son sens à notre mobilisation dans cette Campagne, notamment au travers de l’organisation de ce Grand oral ? Dimanche 26 matin, n’oubliez pas d’aller voter !

[i] Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen