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Dans la plupart des pays d’Afrique, la crise liée à la Covid intervient après de nombreuses autres et se voit aggravée par sa gestion qui entrave un développement économique fragile. Bien que la Covid peut être considérée en Afrique comme une crise relativement mineure quand on la compare au paludisme ou à la dengue, la communauté internationale a décidé de se mobiliser contre ce virus. Avec quelles conséquences ?

En matière de solidarité internationale, la plupart des projets de développement sont en pause. En attendant, les urgentistes sont mobilisés en première ligne, soutenus par des financements fléchés “Covid” et des appels aux dons. A moyen terme, on peut espérer un renforcement des systèmes de santé mais on peut légitimement se poser des questions quant à ce qui continue d’être passé sous silence : les drames liés aux migrations, les atteintes aux droits de l’homme, les économies au bord de l’asphyxie[1]– et donc la pauvreté galopante ainsi que le pillage des ressources naturelles. Pourtant, les leçons de la gestion de la Covid 19 sur la coopération internationale sont déjà perceptibles. De ce point de vue, le virus, agit comme un révélateur de ce qui se passe actuellement et, a fortiori, de ce qui se passera dans le monde d’après, où la question de la gestion des connaissances et compétences restera prépondérante. 

Coronabusiness mais aussi innovation

Les financements de solidarité internationale sont déjà impactés avec une redirection des fonds vers les projets Covid-orientés. Par conséquent, les organisations ne jurent plus que par la Covid dans leurs interventions avec le risque d’une énorme déperdition d’efforts et d’argent, en laissant de côté les problèmes de fond. Se met en place un “coronabusiness” avec la réorientation de fonds déjà alloués à certains projets vers des actions Covid à court terme[2]. L’urgence l’emporte sur le développement occultant parfois les initiatives africaines innovantes[3], notamment en matière de prévention et de recherche, et dont la promotion serait une opportunité supplémentaire de lutte contre “l’afropessimisme”.

Les TIC se ré-invitent dans les débats

La suspension des vols internationaux sur le court terme empêche l’organisation d’évènements en présentiel comme les ateliers, les séminaires, les salons, les foires, les formations, et les missions des experts. Dans ce contexte de gestion à distance des projets, le recours massif aux outils de discussion a mieux permis d’en déterminer les limites. Certains services sont déjà saturés (Skype), d’autres deviennent une cible pour les hackers (Zoom). La majorité de ces outils sont propriétaires et des questions se posent quant à la revente des informations qui transitent par leur biais. Pour être honnête, Il n’y a pas d’alternative simple, mondiale, sécurisée, et gratuite : rien ne prouve que les solutions open-source déjà existantes (type Jitsi) soient capables de supporter une telle charge avec une qualité de service au moins égale à celles des leaders du marché. 

Les enjeux sont multiples : la qualité de l’action et de l’interaction, le coût écologique (car si la Covid entraîne a priori moins de pollution, il faut prendre en compte une hausse de la consommation électrique pour le moment non quantifiée)[4][5], la question des données personnelles, de la souveraineté numérique[6], etc. Cette question a été souvent débattue au sein des organisations de développement depuis la clôture des SMSI (Sommets Mondiaux sur la Société de l’Information qui se sont tenus à Genève en 2005 et à Tunis en 2003[7]). Depuis, aucune action ni réflexion politique d’importance n’a eu lieu. C’est peut-être le moment de remettre cela sur la table, de façon critique.

La question des TIC et de la réduction de la fracture numérique reste donc cruciale. Dans cette optique, comment adapter et repenser les modes de communication entre communautés ? Et de quelle manière les populations ayant moins accès à Internet (pour des raisons de plus en plus économiques et de moins en moins techniques) reçoivent ces outils et les utilisent ? 

De nouveaux modes de coopération émergent

Les activités des projets ne doivent pas être simplement remplacées par des visioconférences ou bien reportées. La suspension des vols internationaux doit nous permettre d’innover en construisant d’autres modèles de coopération privilégiant le partage malgré l’éloignement.

Il est aujourd’hui possible d’imaginer des dispositifs d’appui-conseil à distance qui organisent des interactions (échanges en direct, échanges par email) administrés (suivi des activités et livrables) par des outils de gestion de projet. 

Pourtant, dans une logique gestion de projet, la personne ou l’équipe “appuyée” est souvent aux ordres de celle qui appuie. Aussi, les outils et méthodes d’échanges à distance existants doivent être aménagés ou détournés de leur orientation “gestion de projet” pour tendre vers le partage, l’échange et la co-construction d’activités. La gestion du temps doit aussi se transformer : sur la base d’un objectif partagé, la communication écrite “asynchrone” (avec insertion de photo /vidéo) est moins stressante et permet à chaque personne de se concentrer et de choisir le moment de sa contribution. Le partage sur un salon textuel type Discord (ou groupe Whatsapp géré sur le web) facilite l’agrégation des discussions.

L’appui-conseil à distance regroupe des personnes en demande d’informations et de conseils sur une activité qu’ils ont en commun. Plusieurs personnes, ou organisations, sont chargées d’animer le groupe dont les activités combinent un service questions/réponses, une agrégation des réponses aux “questions fréquemment posées”, la production de fiches techniques et méthodologiques, l’envoi d’alertes et de résultats d’une veille documentaire. Une personne peut à la fois conseiller et être conseillée. C’est une communauté qui se créée autour d’un centre d’intérêt commun. Un exemple très inspirant est le système de conseil agricole mis au point par le RECA (Réseau des Chambres d’Agriculture du Niger) qui combine un forum et des groupes Whatsapp[8].

De même, l’occasion se présente de repenser la formation, les modules de formation co-construits avec les acteurs locaux afin d’aller progressivement vers la formation de formateurs. Une fois le module de la formation co-construit, il est possible d’animer des sessions à distance pour former des formateurs qui peuvent animer sur place des ateliers. Les modules ne sont plus jalousement gardés dans un fonds de commerce mais largement disséminés en licence libre (Creative Commons). 

Partager oui, mais comment ?

Un biais de la transmission de connaissances est souvent d’imposer des outils. Le premier pas de la transmission ou co-construction de connaissances est donc bien d’étudier les outils des “cibles”. Typiquement, en Afrique, Whatsapp est déjà “tropicalisé” mais avec une sous-utilisation des groupes. De même en va-t-il des émissions radio qui ont l’avantage de constituer une mémoire avec des podcasts. Le partage de tutoriels produits par des pairs est également sous-exploité. De ce point de vue, la conjonction de la vidéo et des réseaux sociaux n’a pas encore montré tout son potentiel.

Les contenus peuvent donc être partagés de multiples façons, avec des technologies accessibles, familières ou pouvant l’être et à des conditions acceptables (outils libres) privilégiant l’image ou l’audio (un fichier audio pèse 1/38 du poids d’une vidéo, coûte moins cher à produire et ne nécessite pas d’expérience technologique). Ceci dit, les outils ne font pas tout. Leur animation (réellement collaborative) est indispensable.

Des relations de solidarité rééquilibrées

Les relations entre sachants et apprenants dans la solidarité internationale, tels que nous les connaissons sont actuellement profondément perturbés. N’est-ce pas l’occasion de repenser ces liens et de rééquilibrer les relations entre organisations fournisseuses d’expertise et organisations “bénéficiaires” ?

Les vols Sud-Sud et Nord-Sud interrompus, et beaucoup de projets de développement fortement perturbés par cette situation, il n’y a d’autre choix que de déléguer de nouvelles missions aux acteurs locaux ; cette crise sanitaire mondiale révèle finalement une opportunité pour renforcer véritablement les compétences de ces acteurs. Ce bouleversement dans la gestion de projet peut rééquilibrer les rôles. Les organisations de solidarité internationale innovent pour identifier des personnes et former à distance et dans la durée des personnes – des organisations en capacité de gérer les projets en autonomie. Des fonctions de “courtiers en connaissances”[9] se développent, s’impliquant dans l’appui-conseil à distance et visant systématiquement le renforcement de compétences.

Ces évolutions sont aussi l’occasion de soutenir et impulser les petites organisations dirigées par les plus jeunes. Il s’agit de leur donner la chance de penser différemment les projets de développement dans leur pays et de les placer au premier plan.

Et si cette pandémie permettait de donner enfin raison à Thomas Sankara qui disait : “nous encourageons toute aide qui aide à éliminer l’aide” ?

 

Cet article a été rédigé par les membres de l’association Com4Dev lors de l’Assemblée Générale du 7 mai 2020. Cette dernière a eu lieu sur Discord pour respecter la distanciation physique sans perdre la proximité sociale.

 

Bibliographie

[1] https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/billet-de-blog/ce-que-la-crise-economique-du-covid-19-pourrait-changer

[2] Multiplication des appels à projet réorientés Covid-19 : https://parispeaceforum.org/fr/2020/04/21/un-appel-a-projets-2020-reoriente-pour-repondre-au-covid-19/ / https://www.territoires-solidaires.com/appel-projet/appel-a-projets-amp-la-guilde/ / https://www.portailsolidaire.org/ (recherche de meilleures sources)

[3] http://www.rfi.fr/fr/afrique/20200525-journ%C3%A9e-mondiale-l-afrique-10-initiatives-africaines-face-coronavirus

[4] “Du télétravail à gogo, des réunions d’équipe par visioconférence avec Zoom ou Teams, des échanges virtuels entre amis ou une visite sans risque par Skype à ses parents, voire une téléconsultation de médecine. Depuis le début du confinement, en Europe, en Asie, aux Etats-Unis, le numérique est devenu encore plus central dans nos vies. Plusieurs études récentes (dont Kantar, iResearch, Viral Access) l’illustrent : WhatsApp aurait enregistré une progression du trafic de plus de 40 %, Facebook et Instagram sont également en forte hausse. Les téléchargements de la plateforme Netflix auraient augmenté de plus de 60 % en Italie, d’un tiers en Espagne et de près de 10 % aux Etats-Unis. S’il y a une chose que ces dernières semaines ont démontrée, c’est bien la manière dont les outils numériques démultiplient les capacités d’adaptation des sociétés et des individus.” Lu dans Le coronavirus et son empreinte numérique, Lucile Schmid, Alternative Économique, 29/04/2020 (Article réservé aux abonnés, une lecture gratuite possible : https://www.alternatives-economiques.fr/lucile-schmid/coronavirus-empreinte-numerique/00092488 )

[5] https://eco-act.com/fr/sbti-fr/numerique-climat-et-crise-sanitaire/

[6] https://lvsl.fr/metaux-rares-lempire-global-de-la-chine/

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sommet_mondial
_sur_la_societedelinformation

[8] https://reca-niger.org/spip.php?article1420

[9] Voir : “Une synthèse exploratoire du courtage en connaissance en santé publique” https://www.cairn.info/revue-sante-publique-2013-2-page-137.html

Voir également “L’utilisation de la recherche pour le développement : testons le courtage en connaissances” https://ideas4development.org/recherche-developpement-courtage-connaissances/

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